
Réflexion liminaire de monseigneur Gerardo A. Alminaza
15 janvier 2026
« Je t’ai aimé » : Là où commence la foi
Mes frères et sœurs,
Dilexi te s’ouvre sur une déclaration calme, mais troublante : « Je t’ai aimé. » (Ap 3,9 ; Dilexi Te, n. 1)
Ces paroles ne s’adressent pas aux puissants ni à ceux qui ont réussi, mais à une communauté qui a peu de pouvoir et peu de protection. Pourtant, elle est aimée. (Dilexi Te, nn. 1–2)
C’est là que commence notre réflexion.
Pas avec l’analyse. Pas avec des plans.
Un amour qui n’attend pas que les choses s’améliorent avant de s’exprimer. Un amour qui s’insinue sans condition dans la faiblesse, la pauvreté et le rejet. Dieu ne dit pas : « Je t’aimerai quand tu seras en sécurité. » Dieu dit : « Je t’ai aimé », même ici, même maintenant. (Dilexi Te, nn. 1–3)
Pour l’Église des Philippines, cela revêt une importance capitale. Ces paroles s’adressent aux villages côtiers qui se reconstruisent après chaque tempête, aux communautés agricoles qui font face à des inondations et à la sécheresse au cours d’une même année, aux familles pauvres des zones urbaines qui vivent dans une incertitude permanente, aux travailleurs dont le labeur soutient l’économie, mais leur permet à peine de survivre.
Parce que cet amour est réel, il ne peut rester abstrait. Il nous pousse à poser une question inconfortable, mais nécessaire : Que signifie être l’Église des pauvres lorsque la souffrance est devenue familière et que l’injustice est souvent gérée plutôt que combattue ? (Dilexi Te, n. 15)
Quand l’injustice cesse de nous choquer
Dilexi te désigne une réalité dangereuse. De nombreux maux persistent non pas parce qu’ils sont cachés, mais parce qu’ils sont tolérés. (Dilexi Te, nn. 11–12)
La pauvreté reste répandue non pas parce qu’elle est inévitable, mais parce que les systèmes permettent qu’elle persiste. Les pauvres ne sont pas pauvres par hasard, ni par destin, ni par manque d’efforts. Ils sont rendus pauvres par des arrangements qui profitent à certains tout en pénalisant d’autres. (Dilexi Te, nn. 13–15)
Dans notre contexte, cela est douloureusement visible.
La destruction de l’environnement se poursuit au nom du progrès, même si elle affaiblit les communautés et augmente les risques de catastrophe. L’insécurité économique reste généralisée, même pendant les périodes de croissance. Les défaillances de la gouvernance persistent, en particulier lorsque les personnes les plus touchées par les décisions ont le moins leur mot à dire dans leur élaboration.
Ce qui rend ces réalités particulièrement dangereuses, c’est leur familiarité. Lorsque les mêmes communautés sont déplacées à maintes reprises, lorsque les bas salaires et la précarité de l’emploi sont considérés comme normaux, lorsque la corruption et l’exclusion sont acceptées plutôt que combattues, l’injustice s’installe discrètement dans la vie quotidienne.
L’exhortation nous avertit que la plus grande menace n’est pas l’indignation, mais l’indifférence. Une culture qui s’habitue à la souffrance. Une société qui passe rapidement à autre chose. Une foi qui risque de s’accommoder de ce qui ne devrait jamais être acceptable. (Dilexi Te, nn. 11–12)
Le cri qui atteint Dieu
Dieu dit à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple. J’ai entendu son cri. » (Ex 3, 7-8 ; Dilexi Te, n. 8)
Dieu n’entend pas les abstractions. Dieu entend la souffrance.
Aux Philippines, ce cri est sans équivoque.
On l’entend dans les communautés qui se remettent des typhons, où les maisons endommagées et la perte des moyens de subsistance révèlent des vulnérabilités plus profondes. On l’entend dans les zones agricoles où la dégradation des sols compromet la sécurité alimentaire. On l’entend dans les communautés de pêcheurs où les dommages environnementaux menacent leur survie. On l’entend dans les zones urbaines où les expulsions se profilent sans consultation significative.
Dilexi te nous rappelle que la pauvreté a de nombreux visages. Matériel, social, culturel, moral et spirituel. Ces visages se chevauchent et se renforcent mutuellement. (Dilexi Te, n. 9)
Lorsque les terres sont endommagées, les moyens de subsistance s’affaiblissent. Lorsque les moyens de subsistance s’affaiblissent, les familles sont en difficulté. Lorsque les familles sont en difficulté, la dignité est menacée.
Il ne s’agit pas d’un ensemble de problèmes distincts. Il s’agit d’une seule et même réalité blessée.
Rencontrer les pauvres, insiste l’exhortation, c’est rencontrer le Christ lui-même. Cela signifie rencontrer le Christ non seulement dans la faim et la maladie, mais aussi dans des environnements brisés et des communautés fragiles qui sont contraintes de recommencer sans cesse.
Écologie intégrale : de la réponse d’urgence à la responsabilité partagée
Si nous ne réagissons qu’après une catastrophe, nous acceptons tacitement que celle-ci soit inévitable.
L’amour pose des questions plus difficiles.
Pourquoi les mêmes communautés sont-elles toujours les plus exposées ?
Pourquoi les efforts de reconstruction renforcent-ils souvent la vulnérabilité au lieu de la réduire ?
Pourquoi les décisions écologiques sont-elles si souvent prises sans la participation significative de ceux qui subissent leurs conséquences ?
L’écologie intégrale nous enseigne que la vulnérabilité n’est pas seulement naturelle. Elle est souvent provoquée. La déforestation transforme les fortes pluies en catastrophe. Une mauvaise planification de l’utilisation des terres transforme les inondations en déplacements de population. Le fait de traiter les écosystèmes comme des ressources consommables transforme les événements climatiques en crises humanitaires. (Dilexi Te, n 8–10, 16)
Dilexi te ne nous permet pas de séparer la compassion de la responsabilité. L’amour de Dieu entre dans l’histoire non seulement pour réconforter ceux qui souffrent, mais aussi pour libérer les hommes des conditions qui maintiennent la souffrance.
Économie : quand la croissance laisse les gens pour compte
L’exhortation parle clairement des systèmes économiques qui génèrent de la richesse tout en laissant beaucoup de gens de côté.
La croissance seule n’est pas une preuve de justice. La richesse peut augmenter tandis que les inégalités s’aggravent. De nouvelles formes de pauvreté apparaissent même dans les sociétés qui se décrivent comme prospères. (Dilexi Te, n. 13)
Dans le contexte philippin, cette tension est vécue au quotidien. Beaucoup travaillent de longues heures, mais restent pauvres. L’emploi précaire, le travail contractuel et la migration deviennent des stratégies de survie plutôt que de véritables choix.
Les Écritures, telles que citées dans Dilexi te, sont sans ambiguïté. Les salaires retenus aux travailleurs crient vengeance devant Dieu. (Jc 5,4; Dilexi Te, n 30)
Une économie qui repose sur une main-d’œuvre bon marché, le sacrifice de l’environnement et une faible protection des travailleurs est contraire à l’amour. Les premières communautés chrétiennes l’avaient compris. Elles partageaient leurs biens non seulement par générosité, mais aussi pour rétablir la justice. (Actes 4,32 ; Dilexi Te, n. 32-34)
Les Pères de l’Église sont allés plus loin. Ils ont insisté sur le fait que ce qui est refusé aux pauvres leur est enlevé. (Dilexi Te, nn. 42–45)
Pour l’Église, il ne s’agit pas d’idéologie. Il s’agit de fidélité à l’Évangile.
Quand le silence devient complicité
L’un des avertissements les plus dérangeants dans Dilexi te est dirigé vers l’intérieur.
Même les croyants, nous rappelle l’exhortation, peuvent absorber la logique des systèmes injustes. Lorsque la pauvreté est expliquée comme un échec personnel, les structures deviennent invisibles. Lorsque le succès devient la mesure de la valeur, la dignité devient conditionnelle. Lorsque la foi évite les questions économiques, l’injustice reste incontestée. (Dilexi Te, nn. 14–15)
Être l’Église des pauvres, c’est permettre à l’Évangile de remettre en question nos certitudes et non de les protéger.
Bonne gouvernance : la justice n’est pas facultative
Les prophètes refusaient de séparer le culte de la justice. Jésus s’identifiait aux affamés, aux prisonniers et aux exclus. Dilexi te nous rappelle que le culte détaché de la justice est vide de sens. (Mt 25,31- 46 ; Dilexi Te, n. 28-31)
Dans notre contexte, la gouvernance se vit de manière plus concrète au niveau local. Lorsque les communautés sont consultées, protégées et respectées, leur dignité s’en trouve renforcée. Lorsque les décisions sont imposées sans participation, leur vulnérabilité s’accentue.
La corruption, le manque de transparence et l’exclusion politique ne sont pas seulement des échecs administratifs. Ce sont des échecs moraux qui multiplient les souffrances.
Les paroles de saint Jean Chrysostome restent poignantes : honorer le Christ dans le culte tout en négligeant le Christ dans les pauvres est une contradiction. (Dilexi Te, nn. 41–42)
Le silence face à l’injustice n’est pas de la neutralité. Il permet au mal de perdurer.
L’Église comme conscience, pas comme réconfort
L’Église n’est pas appelée à remplacer les institutions politiques. Mais elle est appelée à être une conscience.
Dilexi te place fermement l’Église du côté de ceux dont la dignité est menacée. Cela signifie écouter attentivement les travailleurs, les agriculteurs, les pêcheurs, les communautés autochtones, les femmes, les jeunes et les pauvres des villes, non seulement en tant que bénéficiaires, mais aussi en tant que partenaires dans le discernement. (Dilexi Te, nn. 35–36)
L’Église devient crédible lorsqu’elle prend le risque d’être dérangée, refuse l’indifférence et se tient là où se tient le Christ.
Ce que signifie être l’Église des pauvres
L’exhortation l’affirme sans ambiguïté : il existe un lien indissoluble entre la foi et les pauvres. (Dilexi Te, n. 36)
Être l’Église des pauvres aux Philippines, ce n’est pas idéaliser la misère. C’est refuser les systèmes qui mettent sans cesse en danger les mêmes communautés. C’est marcher aux côtés de ceux qui, patiemment, réparent ensemble ce qui a été déchiré.
Écouter n’est pas une courtoisie. C’est une exigence de l’amour. Participer n’est pas une option. C’est une condition de la justice.
Une Église qui répare et ne rejette pas
Un filet déchiré ne se jette pas. On l’examine. On le garde. On le répare lentement, ensemble.
Certains nœuds restent visibles. Ce ne sont pas des signes d’échec. Ce sont des signes de vérité, de mémoire et de responsabilité partagée.
Dilexi te nous appelle à ce genre de foi. Une foi qui refuse les raccourcis. Une foi qui ne rejette pas ce qui a souffert. Une foi qui renforce ce qui tient encore. (Dilexi Te, n 31,48)
Au-delà de la réparation : pourquoi l’amour exige un changement systémique
L’amour qui reste au niveau de la compassion individuelle n’est pas suffisant.
Dilexi Te le dit clairement en insistant sur le fait que la clameur des pauvres n’est pas seulement un appel personnel, mais un défi historique lancé aux sociétés, aux systèmes politiques et aux structures économiques (Dilexi Te). La pauvreté persiste non pas à cause du destin, mais parce que les arrangements sociaux la produisent, la protègent et la normalisent de manière répétée (Dilexi Te).
Si l’amour prend véritablement le parti des pauvres, alors il doit également s’opposer aux systèmes qui maintiennent les pauvres dans la pauvreté.
Cette exhortation nous rappelle que Dieu ne se contente pas d’entendre le cri des opprimés. Dieu descend pour les libérer (Ex 3,7-10 ; Dilexi Te). Cette descente de Dieu dans l’histoire n’est pas symbolique. Elle est perturbatrice. Elle brise la logique de domination et expose les arrangements qui profitent aux puissants au détriment des faibles (Dilexi Te).
Dans cette optique, la charité seule ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est une transformation et la transformation n’est jamais un projet individuel. Elle est toujours collective.
Conclusion : l’amour qui refuse les maux tolérés
« Je t’ai aimé. » (Ap 3,9 ; Dilexi Te, n. 1)
Cet amour n’explique pas la souffrance. Il ne spiritualise pas l’inégalité. Il ne tolère pas les systèmes défaillants comme étant normaux.
Nous sommes appelés non seulement à réparer ce qui a été déchiré, mais aussi à comprendre pourquoi cela continue de se déchirer. À renforcer ce qui tient encore avant que la prochaine tempête n’arrive. À choisir la prévention plutôt que la réaction, la justice plutôt que la charité et la participation plutôt que la politique.
Puissions-nous devenir une Église aux Philippines qui refuse les maux tolérés. Une Église qui entend le cri comme un seul cri.
Lire l’Exhortation apostolique Dilexi Te




